Ce matin-là.. la Saône - Lyon - Rhône

Il est de ces villes qui ne se donnent pas d'emblée, qui se méritent comme on mérite une amitié profonde, à force de patience, de promenades et de tables bien mises. Lyon est de celles-là. Posée à la confluence de deux fleuves comme une reine entre ses courtisans, elle règne sur sa colline avec la tranquille assurance de qui sait depuis deux mille ans que le monde viendra à elle.

Ce matin-là, la Saône est d'or.

La lumière du soleil descend en larges nappes chaudes sur les façades ocre et crème du Vieux-Lyon, caressant les pierres dorées de la cathédrale Saint-Jean comme un peintre qui finit son chef-d'œuvre. Les immeubles du quai dressent leurs rangées de fenêtres régulières, volets mi-clos dans la chaleur du matin, jaloux de leur intimité bourgeoise et secrète. Entre les façades et le fleuve, les quais de pierre blanche brillent d'un éclat propre, lavés par la nuit, séchés par l'été naissant.

Plus haut, toujours plus haut, la colline de Fourvière monte vers le ciel par gradins successifs, couverte de toits de tuile rousse, de jardins débordants et d'arbres centenaires dont le vert sombre tranche avec l'or des pierres. Et au sommet, dominant tout de sa blancheur immaculée et de ses clochers élancés, Notre-Dame de Fourvière veille sur la ville comme depuis toujours,  avec cette sérénité particulière des sanctuaires qui ont vu passer les siècles sans en être troublés.

Au premier plan, amarrée le long du quai, dans la paresse heureuse d'une belle journée qui commence, une péniche à fond plat s'offre au soleil avec une désinvolture souveraine. Sa terrasse de bois sombre, couverte d'un large auvent de toile couleur sable, accueille des chaises longues, une table de bistrot, des plantes en pot dont les feuilles retombent avec grâce sur le bastingage. Un hamac vide se balance à peine, invitation muette à l'abandon et à la sieste. Quelques assiettes blanches empilées à la proue, une bouée orange accrochée comme une fantaisie, des pots de fleurs qui font du pont un petit jardin flottant, tout ici respire la vie lente, délibérément choisie, de ceux qui ont compris que l'existence se savoure mieux quand on lui laisse le temps de refroidir, comme un bon beaujolais qu'on ne boirait jamais trop pressé.

Le numéro 541 190 245, peint sobrement sur la coque blanche, reste la seule concession à l'administration dans cette vie de flottaison heureuse.

L'eau de la Saône, large et calme à cet endroit, joue avec la lumière du matin en mille petits miroirs tremblants. Elle refléte la ville à l'envers - les façades dorées, les arbres verts, le ciel bleu traversé de nuages blancs et ronds comme des boules de coton - et cette image inversée révèle quelque chose d'une promesse : celle que Lyon, vue de l'eau, est encore plus belle que Lyon vue de la terre.

Dans le ciel au-dessus de tout cela, les nuages s'avançent en formations majestueuses, gonflés de lumière et de vent, porteurs de rien de mauvais, juste assez de volume pour donner de la profondeur au bleu, juste assez de blanc pour faire chanter les dorures de la basilique.

Lyon ne hurle pas sa beauté. Elle la pose là, au bord de l'eau, entre deux fleuves et deux collines, au pied d'une colline. Elle attend, se laisse découvrir, un matin de juin, depuis le pont d'une péniche, avec dans la main un café qui fume encore.



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